Anorexie mentale
par Vittoria Pazalle



Pour la plupart des gens, le fait de manger est un acte tout à fait ordinaire, et même un des principaux plaisirs de l'existence. Ainsi lorsqu'une personne autour d'eux souffre d'"anorexie mentale", ils ne peuvent guère comprendre comment on peut finir par refuser ou ne pas pouvoir s'alimenter.

L'anorexie fait partie des TCA (Troubles du Comportement Alimentaire) et il est important de faire remarquer qu'elle concerne dans 90% des cas des personnes de sexe féminin surtout durant la période de l'adolescence.

anorexie

J'ai moi-même souffert d'anorexie de 12 à 25 ans, et je dois avouer que ce qui n'était qu'un simple désir de perdre quelques kilos s'est vite transformé en un cercle vicieux face auquel je n'avais absolument plus de maîtrise.

Ainsi, étant au départ une enfant calme, sage et très bonne à l'école, personne ne pouvait imaginer que j'avais de sérieux problèmes psychologiques qui me faisaient me sentir quasiment insignifiante, voire invisible.


"j'étais persuadée qu'au prochain kilo perdu, je serai enfin heureuse et bien dans ma peau. Mais dès le kilo perdu, mes problèmes persistaient"

Pour tenir face à ce complexe et atténuer mon sentiment d'insécurité psychologique, j'ai fini par me fixer un idéal de perfection physique qui m'aiderait à "paraître" plus forte. Je suis parvenue à perdre très vite du poids, mais demeurais insatisfaite. Or je ne sais pourquoi, même si j'étais fière de ma perte de poids, j'étais persuadée qu'au prochain kilo perdu, je serai enfin heureuse et bien dans ma peau. Mais dès le kilo perdu, mes problèmes persistaient. Je me disais alors certainement qu'au kilo suivant perdu, là enfin j'y parviendrai. Et c'est ainsi que l'engrenage infernal s'est installé.

TCA

Je dois avouer que je ne me rendais point compte de mon état, j'estimais juste que j'étais un peu plus maniaque que les autres. Mais je n'avais pas conscience que ma vie n'était que mille et un rites journaliers tels que faire impérativement plusieurs heures de sport par jour ; me peser ; sélectionner des aliments en rejetant frénétiquement tout ce qui était bien évidemment trop riche ; examen, nettoyage et pesage scrupuleux de tout ce que j'ingérais pour éliminer tout surplus douteux ; faire le calcul systématique des calories pour ne pas dépasser mon quota fixé.




"je vérifiais très souvent les contours de mes bras et de mes cuisses entre mon pouce et mon index, puis aimais vérifier le reflet de mon profil dans des vitrines."

Je faisais également moi-même ma cuisine pour être sûre d'éviter tout ajout de matière grasse par autrui et lavais également moi-même mes couverts même avant de manger. Ou encore, tel un tic nerveux, je vérifiais très souvent les contours de mes bras et de mes cuisses entre mon pouce et mon index, puis aimais vérifier le reflet de mon profil dans des vitrines. De surcroît, je m'infligeais de prendre les escaliers au lieu d'utiliser l'ascenseur, et de descendre une station avant en métro. Tous ces rites singuliers me rassuraient quant à mon obsession maladive des "calories" !

En déployant une volonté de fer avec une activité physique très intense et un régime drastique, j'avais un sentiment de puissance. Mais le fait de me nourrir était finalement devenu si angoissant que j'en avais des palpitions rien que par le fait d'y penser. Devoir me nourrir était devenu une corvée, voire une punition tant cela me terrorisait rien qu'à l'idée de penser aux calories.

Pour finir, je mangeais seule car je ne supportais pas que l'on me regarde tant j'avais honte, et ne pouvais absorber que très peu d'aliments (concombres, salade, pommes, yaourts et fromage blanc) car sinon j'avais irrémédiablement le sentiment de me souiller intégralement.


T.C.A

"c'est en finissant par souffrir d'arthrose, d'une grave insomnie avec des cauchemars lugubres, de vertiges et crampes, et en perdant mes cheveux que j'ai dû enfin réagir"

maigre

Malgré un régime strict déséquilibré pendant des années, un désir extrême d'élimination (me poussant également au jeûne, à la sudation, aux laxatifs ou diurétiques), mon corps tenant tout à fait, je ne voyais pas où était le souci.

Mais c'est en finissant par souffrir d'arthrose, d'une grave insomnie avec des cauchemars lugubres, de vertiges et crampes, et en perdant mes cheveux que j'ai dû enfin réagir.

Or c'est grâce à une thérapie que j'ai découvert que je m'autodétruisais. Effectivement l'activité physique était devenue pour moi comme une drogue qui me réconfortait face à mes peurs insurmontables de prendre du poids et surtout d'avoir des formes, soit d'être femme.

Mon petit corps décharné symbolisait le peu de place que je m'accordais dans ce monde qui me semblait beaucoup trop hostile avec le chômage, la violence, les injustices, les inégalités (notamment entre l'homme et la femme, cette dernière étant trop souvent une victime) au point de me demander ce que j'y faisais.

"en étant accaparée par mon poids, je ne pensais guère à mes conflits intérieurs bien profonds accumulés depuis l'enfance "


Toutefois, il est intéressant de noter qu'en étant accaparée par mon poids, je ne pensais guère à mes conflits intérieurs bien profonds accumulés depuis l'enfance dont mon manque total de confiance en moi, l'absence d'estime de moi-même ainsi que de graves troubles émotionnels (peur, honte, angoisse, culpabilité, colère, etc.).

Une thérapie dans le cadre des TCA n'est vraiment pas évidente quand on a appris à renforcer son ego en ne comptant que sur soi-même et que l'on doit soudain perdre ce fameux besoin de contrôle si tyrannique chez les anorexiques pour pouvoir ne plus fuir et enfin parler de soi non seulement de son intimité qui fait si peur, mais aussi à autrui, soit enfin faire preuve de lâcher prise.

rachitique

 
Une thérapie dans le cadre des TCA n'est vraiment pas évidente quand on a appris à renforcer son ego en ne comptant que sur soi-même et que l'on doit soudain perdre ce fameux besoin de contrôle si tyrannique chez les anorexiques pour pouvoir ne plus fuir et enfin parler de soi non seulement de son intimité qui fait si peur, mais aussi à autrui, soit enfin faire preuve de lâcher prise.

Cependant cette ouverture et cette remise en question de mes mécanismes mentaux qui étaient beaucoup trop radicaux et trop négatifs se sont révélées indispensables pour pouvoir ne plus vivre que dans le mental et finalement m'autoriser à accepter mon corps. En effet, le corps peut être un merveilleux compagnon si on se permet enfin de l'écouter, le respecter et lui faire confiance.

Vittoria Pazalle


Son livre :

"ANOREXIE ET BOULIMIE : JOURNAL INTIME D'UNE RECONSTRUCTION"
de Vittoria Pazalle aux Editions Dangles

http://www.editions-dangles.com/livres-bien-etre/